De loin, quand on arrive de Thonon-les-Bains, on ne voit qu’elle. Haute de 2 221 mètres (on y reviendra), c’est une pyramide à deux pointes qui domine la rive sud-est du lac et flirte avec la Suisse. Pour les habitants du Bas-Chablais, l’ascension de la dent d’Oche est une offrande pour leurs proches, un rite initiatique pour la famille. Les enfants rêvent de « s’endocher », comme on dit ici pour se percher sur un point haut.
Départ au lieu-dit La Fétiuère, à Bernex
En ce matin de juin, nous sommes sur le plateau de Gavot, première marche vers les sommets du Chablais. Mosaïque d’une centaine de zones humides, c’est aussi l’impluvium d’une célèbre eau minérale naturelle. Depuis Évian, une route en lacets dans d’épaisses forêts de sapins et d’épicéas aux températures revigorantes fait office d’acclimatation. Après Bernex, nous suivons en voiture l’Ugine, ce torrent de montagne né dans un des lacs au pied de la dent d’Oche. Quand démarre notre randonnée au lieu-dit La Fétiuère, à 1 286 mètres, c’est toujours en compagnie de ce cours d’eau et de sa petite musique que nous progressons. Les plantes herbacées sont friandes de son agréable fraîcheur et festonnent allégrement le chemin qui grimpe en direction de la forêt. Les achillées à grandes feuilles et leurs délicates ombrelles blanches ou la menthe aquatique au doux parfum flattent les sens.
2 222 mètres d'altitude (selon les anciens)
Avec son béret savoyard et sa fine moustache, Pablo Battistini déjoue les codes du guide de moyenne montagne. Professeur d’éducation physique et sportive dans un collège voisin et accompagnateur professionnel, il a potassé l’histoire locale et rencontré les gens du pays pour distiller des connaissances au fil du parcours. Il sait la fascination exercée par cette montagne sur les jeunes comme sur les anciens qui ne lui donnent qu’une altitude : 2 222 mètres et l’appellent, pour les plus vieux, la « Becca ». Une scène de la vie animalière interrompt notre conversation : un aigle royal, des brindilles dans le bec, survole les parois rocheuses près de la forêt. « Peut-être une tentative de nidification », se réjouit Pablo, féru d’ornithologie. Le temps de cheminer sous les frondaisons d’épicéas, d’entendre chanter les pinsons, on apprend que parmi les trois alpages du secteur, Thollon-les-Mémises, Bise et Oche, ce dernier a toujours eu la réputation d’avoir la meilleure herbe.
Là-haut dans les alpages
Désormais à découvert dans le vallon d’Oche, le chemin grimpe justement vers les chalets d’alpage où s’installent chaque été Yohan Fabre et ses bêtes. À 1 640 mètres d’altitude, les prés sont déserts. La météo a retardé sa venue et l’on se console devant le paysage. Deux grands reliefs calcaires émergent au-dessus des vertes prairies criblées de fleurs jaunes et mauve. À main gauche la dent d’Oche, dont on peine à distinguer le dessin et le sommet, mais dont l’impétuosité est sans équivoque. Un col couvert d’une pelouse alpine, Planchamp, la sépare plus à l’est du Château d’Oche, citadelle de pierre. Vus des rives du Léman près de Thonon-les-Bains, les sommets de chacune de ces entités semblent être sur le même plan et impriment sur la rétine l’image fausse d’une pyramide à deux pointes.
Vers le col de Planchamp
Pablo pointe du doigt notre parcours de randonnée. La plupart des marcheurs gravissent la dent d’Oche en empruntant le sentier raide qui s’élève au-dessus des chalets d’alpage. Ils traversent « la cheminée », un couloir vertical entre deux rochers, long d’une cinquantaine de mètres et équipé de câbles. Contrairement à eux, nous passerons par le col de Planchamp, traverserons le versant sud pour atteindre les crêtes, elles aussi dotées de câbles. Ces passages délicats valent à l’ascension de la dent d’Oche la réputation d’être une randonnée engagée, à réserver aux marcheurs aguerris et non sujets au vertige, et pour laquelle il est préférable d’être accompagné par un guide. Notre itinéraire se poursuit dans une débauche florale avec un petit détour par le lac de la Case (deux lacs en réalité) suspendu au-dessus d’un verrou glaciaire à 1 750 mètres. Sur le sentier, notre guide semble s’enfoncer dans une nuée blanche, celle des délicates anémones à fleur de narcisse. Les aiguilles de Darbon dominent ce jardin secret où l’un des deux lacs s’est transformé en tourbière, l’autre continuant à refléter le grand ciel bleu et les architectures minérales. Les affleurements de roches se font plus présents dans la montée vers le col de Planchamp.
Accès à flanc de paroi, vue sur le Mont-Blanc
Bientôt, le claquement des sabots des bouquetins sur la pierre perce le silence. « Des grimpeurs d’élite en chaussons d’escalade », s’enthousiasme Pablo devant les ongulés encore vêtus de leur pelage d’hiver. À 1 996 mètres, le col de Planchamp ouvre de nouveaux horizons sur le lac et les Alpes suisses, mais marque surtout le face-à-face avec la roche. Avec prudence, on progresse sur le versant sud de la dent d’Oche, saisissant quand il le faut le câble fixé sur les parois, appuyant le pied sur des barreaux. Parfois nos mains frôlent d’épais coussinets piquetés de minuscules fleurs roses, des plantes saxifrages immiscées entre les pierres qui sont un de ces petits trésors glanés sur les itinéraires escarpés d’altitude. Bientôt, c’est l’arrivée sur la crête où un vent léger vient sécher notre sueur. On se retourne vers le sud. La vue sur le massif du Mont-Blanc au loin, les dents du Midi et les Cornettes de Bise, plus près, nous récompense. La succession des crêtes du Chablais qui se perdent à l’horizon appelle un petit inventaire. On retient le roc d’Enfer et sa pointe triangulaire. Plus loin dans les Aravis, on identifie la Pointe Percée. Un véritable manifeste des forces à l’œuvre dans la création des Alpes.
La première ascension de la dent d'Oche
La partie la plus aérienne de la randonnée commence ici sur la crête nord, où un bouquetin en équilibre sur les rochers stationne sur le chemin. La dent d’Oche a vu sa notoriété s’étendre quand le célèbre guide chamoniard Joseph Ravanel, dit « le Rouge », réalisa en 1925 la première ascension de la face nord qui plonge sous nos pieds. Des câbles sécurisent le chemin qui se poursuit quelques centaines de mètres jusqu’au sommet, où un replat laisse tout loisir pour admirer le panorama. Du Jura aux Alpes bernoises et valaisannes côté nord, du Mont-Blanc au Bornes-Aravis au sud, le regard voyage avant de s’arrêter sur l’immensité plate du Léman dont on saisit la forme en croissant.
Nid d'aigle suspendu
On aperçoit aussi le refuge arrimé sur une arête rocheuse une centaine de mètres plus bas. Thierry et Rosy nous y accueillent bientôt. Sur la terrasse avec vue sur les montagnes ou dans la salle intérieure plein ouest, dominant le lac, le couple a bien conscience de veiller sur un lieu d’exception. « Pour un refuge de moyenne montagne, il est atypique. Il n’est pas posé dans les alpages mais haut perché et très près d’un sommet », se réjouit Thierry. Un nid d’aigle suspendu au-dessus du vide dans lequel il faut économiser l’eau car il n’y a pas de source à proximité. « On utilise l’eau de pluie récupérée pour la vaisselle et la douche. Durant une année de sécheresse, la gardienne précédente avait demandé aux visiteurs de monter leurs propres assiettes et couverts », souligne Rosy. Les bouquetins crapahutent sur les escarpements rocheux, compagnons fidèles du couple de gardiens.
Quelle est l'histoire du refuge de la dent d'Oche ?
À l’intérieur, écrit à la craie sur un tableau noir, les horaires du lever et du coucher du Soleil. « C’est un rituel pour de nombreux Chablaisiens et visiteurs. Ils passent la nuit au refuge pour voir l’aube et le crépuscule embraser les Alpes depuis le sommet de la dent d’Oche », nous explique le couple. C’est d’ailleurs une des raisons, avec celle de fournir un abri pour faciliter l’ascension et se protéger en cas de mauvais temps, qui a présidé à la construction d’un premier refuge en 1919. Époque qui a vu la montagne attirer de plus en plus de marcheurs. Des notables grimpeurs, appartenant à la Société anonyme des eaux minérales d’Évian, financeront la construction d’un abri sur un épaulement rocheux, qui sera agrandi par la suite sous la direction de deux architectes, dont Maurice Novarina.
L'aube et le crépuscule sur les Alpes et le Léman
Après le dîner, nous sommes quelques-uns à grimper vers la cime. Une étagne sur une dalle pentue, ses deux cornes bien dessinées, se découpe sur le ciel mauve du couchant. Une légère fraîcheur accompagne nos gestes désormais bien rodés sur le sentier. Il nous faut une quinzaine de minutes pour atteindre le sommet, peu après un ressaut avec une grande croix réalisée par un artisan de Bernex. Ce soir, c’est l’heure de gloire du Léman, délicatement éclairé par les derniers feux du Soleil, souligné par la crête sombre des Mémises. Un peu plus tard, la rive nord reflète les lumières de Montreux et de Lausanne. Comme un défi lancé aux étoiles allumées au-dessus de nos têtes. Le lendemain, à l’aube, le soleil levant braquera notre attention sur le relief déchiqueté des Alpes vaudoise et fribourgeoise.
Pause gourmande et 2e jour de randonnée
Dans les refuges, le petit-déjeuner est toujours un moment de convivialité, chargé de la promesse d’une intense journée de marche. À la dent d’Oche, le repas prend un tour gourmand, alors que le gardien, pâtissier le reste de l’année, nous régale de ses pâtes à tartiner aux noisettes ou aux amandes grillées. Repus, on peut s’attaquer aux deux heures de descente en passant par la fameuse cheminée qui s’avère facile quand on a emprunté les passages aériens du sommet. Ainsi, si l’on ne veut pas faire une boucle et cheminer sur les crêtes de la dent d’Oche, il est possible de faire l’aller-retour jusqu’au refuge par ce sentier. Et de passer une nuit avec des étoiles dans les yeux, en sachant qu’on ne regardera plus comme avant la pyramide qui domine le Léman.
GUIDE PRATIQUE
Combien de temps dure la randonnée de la dent d'Oche ?
Durée : 6 heures environ. Distance : 9 kilomètres.
Quel est le niveau de difficulté de l'itinéraire ?
Niveau : difficile, à faire de préférence avec un guide. À éviter pour les personnes ayant le vertige et pour les jeunes enfants.
Quelle météo privilégier ?
Consulter la météo au préalable pour marcher par temps sec (rochers très glissants en cas de pluie).
Comment aller au refuge de la dent d'Oche ?
Carte IGN : Top 25 n° 3528 ET « Morzine - Massif du Chablais - les Portes du Soleil ». Infos : se renseigner auprès de Leman Mountains Explore, l’office de tourisme du pays d’Évian et de la vallée d’Abondance (leman-mountains-explore.com). Guide : Alp’evianature (06 48 78 65 44, alpevianature.com) propose des randonnées et d’autres activités de plein air accompagnées sur les terres du Chablais. Le guide Pablo Battistini (06 52 20 85 89) propose les tarifs suivants : 200 à 250 € la journée en privatif. Pour les groupes : 30 € par personne pour la demi-journée (50 € la journée) ; 6 participants max. pour les itinéraires délicats.
Quel est le prix d'entrée au refuge de la dent d'Oche ?
Hébergement : réservation pour la nuitée au refuge CAF de la dent d’Oche, gardé par Thierry Perisse. Tarif : 55 € la nuit en demi-pension (06 48 90 57 41. ffcam.fr).