Après avoir descendu l’escalier de style Eiffel de 207 marches, nous voici arrivés au fond du puits, fin prêts à découvrir les galeries, salles voûtées et rivière souterraines de ce trésor géologique.

Le gouffre de Padirac à la lanterne

Publié le

En ce début de printemps, la nature du Lot s’éveille. C’est au bord du gouffre, si l’on peut dire, que le rendez-vous nous a été donné en cette fin d’après-midi. C’est l’heure où les derniers touristes venus explorer cette incroyable formation naturelle sortent des profondeurs de Padirac. Elle est là devant nous l’impressionnante cavité, profonde de 75 mètres, large de 33 mètres ; les visiteurs les plus courageux, qui ont dédaigné l’ascenseur, se hissent de ces abysses en remontant, pas après pas, l’interminable escalier de 207 marches. Pendant que certains donnent leurs dernières forces dans l’effort, nous, nous ne patientons pas les bras croisés. Nos hôtes nous ont réservé une première et étonnante surprise : déguster un vin ! Un nectar totalement inédit – un Probus millésime 2019 de la famille Baldès, nous précise-t-on –, puisque bonifié sous terre au pied de la salle du Grand Dôme, cathédrale minérale que nous allons découvrir. Dans cette ambiance un peu intemporelle, nous ressentons presque la présence d’Édouard-Alfred Martel.

Une sacrée descente 

Édouard-Alfred Martel, père fondateur de la spéléologie moderne, descend, le 9 juillet 1889, au fond du « trou du diable ». Mais l’expédition est de courte durée, une rivière souterraine le forçant à remonter à la surface. L’explorateur, déterminé, revient équipé d’un canot et signera l’une des plus importantes découvertes géologiques mondiales. Ce fascinant monde souterrain, Martel souhaite le faire découvrir au plus grand nombre. Il s’associe à l’homme d’affaires irlandais George Beamish pour créer la Société d’explorations spéléologiques de Padirac. Le 1er novembre 1898, le gouffre accueille ses premiers visiteurs.

Visite d'étranges abysses 

Parfois, notre aventure dans les entrailles de la Terre prend un tournant féerique. Notamment quand nous apprenons la technique de la « lanterne céleste » qui, s’élevant telle une montgolfière, permet de mesurer la hauteur des voûtes… Nous voilà bien les dignes héritiers d’Édouard- Alfred Martel !
©
Parfois, notre aventure dans les entrailles de la Terre prend un tournant féerique. Notamment quand nous apprenons la technique de la « lanterne céleste » qui, s’élevant telle une montgolfière, permet de mesurer la hauteur des voûtes… Nous voilà bien les dignes héritiers d’Édouard- Alfred Martel !

Ce saut dans le temps, nous le faisons de plain-pied lorsque Noé, notre guide batelier en tenue d’époque, nous incite à le suivre Lanterne éteinte en main, nous descendons par les escaliers tout en bas du Gouffre. Vision impressionnante, en contre-plongée, le regard tourné vers la lumière. Un cercle parfait, ceint d’une épaisse végétation. Ce puits ouvrant vers le ciel retient notre attention, mais Noé nous ramène à la réalité : c’est en direction d’un abysse éclairé à la lueur des bougies que nous devons nous enfoncer. Nos lanternes allumées, nous progressons, marche après marche, vers le profond. Quelle étrange sensation de ressentir le monde extérieur s’éloigner peu à peu…

Le mot « ténèbres » prend tout à coup une réalité tangible. Seules les lumières vacillantes des bougies éclairent faiblement les parois rocheuses les plus proches. Notre regard porte à quelques mètres à peine. Le son sec et cristallin de quelques gouttes d’eau se fracassant sur le sol rugueux nous aide à mieux appréhender ­ l’espace environnant, tandis que nos voix se perdent en un écho perturbant. À 103 mètres sous terre, la galerie dans laquelle nous nous trouvons, normalement éclairée par de nombreuses lumières, nous permet de revivre ce que les ­ premiers visiteurs de Padirac découvraient en 1898. Si notre aventure n’est pas vraiment celle de spéléologues de­ l’extrême, elle offre tout de même d’incroyables ­sensations.

Le parcours se fait, comme jadis, à la lueur des bougies.
©
Le parcours se fait, comme jadis, à la lueur des bougies.

Un peu plus loin, impossible de distinguer ce qui nous entoure. Heureusement, nous marchons sur un sol plat dans une galerie à voie unique car tout sens de l’orientation se brouille. Se pose alors une question. Si nous pouvons compter nos pas pour déterminer une distance horizontale, qu’en est-il de la hauteur ? Les flammes des bougies n’émettent pas une lumière suffisante pour éclairer la voûte de la galerie. Que se cache-t-il là‑haut ? Noé nous explique la technique employée par Édouard-Alfred Martel en 1889 : attacher une lanterne céleste à une ficelle et l’allumer. Sur le même principe qu’une­ montgolfière, la lanterne en papier s’élève sous l’effet de la chaleur du feu, éclairant petit à petit les parois de la galerie jusqu’à atteindre le plafond. Une fois celle-ci tout en haut, il suffit de faire un repère sur la ficelle et l’on peut ainsi compter la hauteur sous voûte. Nous faisons à notre tour l’exercice. Résultat : 82 coudées, ancienne unité de mesure « définie comme la distance du coude à l’extrémité du grand doigt, lorsque le bras et l’avant-bras sont pliés en équerre et que la main est ouverte »,­ selon le Larousse. Nos savants calculs nous font émettre environ 37 mètres. Noé valide !

 Noé, notre guide batelier en tenue d’époque, nous invite à découvrir des paysages secrets à plus de 100 m de profondeur. De galerie en galerie, où il est parfois difficile d’appréhender à plus de 2 m l’environnement qui nous entoure, la magie opère à tous les coups.
©
Noé, notre guide batelier en tenue d’époque, nous invite à découvrir des paysages secrets à plus de 100 m de profondeur. De galerie en galerie, où il est parfois difficile d’appréhender à plus de 2 m l’environnement qui nous entoure, la magie opère à tous les coups.

À la lumière flash 

Désormais, nous savons que nous nous situons dans une galerie impressionnante et l’envie de la découvrir dans son ensemble titille notre curiosité. Et nous ne sommes pas les premiers ! Encore une fois, Martel et son équipe de spéléologues avaient trouvé la solution. À l’instar des photographes de l’époque utilisant un flash, nous employons une « bande de magnésium » pour générer une lumière blanche, vive et intense pendant quelques secondes. Juste le temps d’admirer ce qui nous entoure.

Nous reprenons notre virée cavernicole. Plus nous avançons, plus le bruit de l’eau se fait entendre. Et c’est bientôt une rivière qui nous barre le chemin ! Comme Martel, nous devons embarquer sur un canot. Noé à l’arrière dirige ­ l’embarcation et nous demande notre aide ; les bougies éclairent peu et il faut des yeux attentifs pour repérer les obstacles qui surgissent au dernier moment. Résonnent alors dans l’immense galerie des : « À gauche ! à droite, à droite ! tout droit ! » Fort heureusement, la rivière n’est pas animée d’un fort courant et la descente se fait au rythme mesuré des coups de pagaie du batelier. Quelque 500 mètres plus loin, une énorme stalactite touche presque le niveau de l’eau, c’est la Grande Pendeloque. Nous la ­contournons avec précaution et arrivons au bout de la rivière aussi plane que la paume d’une main.

Cathédrale de pierre 

Clou du spectacle, la salle du Grand Dôme. Cette merveille minérale de 94 m de hauteur est le résultat stupéfiant de 2 millions d’années d’érosion. Elle abrite notamment le lac Supérieur, remarquable plan d’eau couleur émeraude.
©
Clou du spectacle, la salle du Grand Dôme. Cette merveille minérale de 94 m de hauteur est le résultat stupéfiant de 2 millions d’années d’érosion. Elle abrite notamment le lac Supérieur, remarquable plan d’eau couleur émeraude.

De retour sur le sol, nous mettons un pas devant l’autre sous les gouttes d’eau ruisselant du plafond. On devine des lacs, des stalactites, stalagmites et autres structures géologiques formées au fil du temps par l’infiltration de la pluie à travers le plateau calcaire qui nous surplombe. Alors que nos pas nous entraînent encore plus bas, le regard se porte toujours plus haut. Puis, nous passons devant la « cave » (lieu de stockage des 1 200 bouteilles de vin, que nous avons eu le privilège de goûter au départ de la balade), avant de déboucher au cœur d’une salle que l’on devine immense. Un dernier brin de poudre de magnésium est utilisé, histoire de nous confirmer que nous nous trouvons face à une merveille de la nature. D’un coup, fiat lux ! La lumière ­ électrique inonde de mille feux la salle du Grand Dôme. Plus personne ne parle. Le spectacle se savoure dans un silence recueilli. Nous nous sentons bien minuscules sous la voûte de cette cathédrale haute de 94 mètres, au pied d’un lac aux splendides eaux émeraude (le lac Supérieur). Tout près de nous, se dresse une formation karstique, surnommée la « Pile d’assiettes » remarquable stalagmite dont l’équilibre semble précaire. 

Notre voyage touche à sa fin et nous refaisons le chemin emprunté à l’aller pour retrouver l’air libre, traînant un peu des pieds histoire de profiter encore du spectacle. Sur les 42 kilomètres de galeries actuellement cartographiés par les équipes de spéléologues qui ont travaillé dans les entrailles de Padirac, nous n’en verrons qu’une infime partie. Assez malgré tout pour conserver un souvenir infrangible de notre « expédition » au centre de la Terre. Et une irrépressible envie d’en découvrir ses nom breux mystères…